Interview de l’écrivaine Mahoua S. BAKAYOKO.

ban Mahoua bakayoko

<< L’immigration clandestine est une pandémie continentale>>, déclare l’écrivaine Mahoua S. BAKAYOKO.

C’est au cours de ses séjours à l’étranger auprès d’un mari diplomate, que Mahoua S. BAKAYOKO a été interpellée par les affres de l’immigration Irrégulière. Afin de contribuer à la réduction de ce fléau, elle sort TOUNGHAN ou les écueils de l’immigration, une trilogie dont le 1er volume a été publié en 2012. Dans l’interview ci-dessous, cette auteure engagée, nous parle de ses motivations, lance un cri de cœur à l’encontre des gouvernants mais surtout, elle nous livre quelques propositions de solutions.

Studio Mozaik : Vous êtes auteure d’ouvrages qui traitent de la question de l’immigration irrégulière, j’aimerais savoir depuis quand vous vous êtes intéressée à cette problématique et d’où est venu le déclic ?

Mahoua S. Bakayoko : Je vous remercie de m’accorder votre micro pour m’exprimer sur le sujet de l’immigration. J’ai été happée par le sujet de l’immigration clandestine en 2007, cela fait donc 10 ans que je suis poursuivie par l’ombre de l’immigration clandestine. Le déclic est arrivé quand j’ai atterri à Riyad (royaume d’Arabie Saoudite) en 2007 au côté de mon époux dans le cadre de ses fonctions. Il y’a eu des scènes qui m’ont étranglé l’esprit et qui ont fait de moi cette combattante contre l’Immigration Clandestine.

S.M : Pour justement parler de scènes violentes et choquantes, TOUNGHAN ou les écueils de l'immigration, votre trilogie relate des tranches de vie de personnes que vous avez rencontrées pendant votre parcours en dehors du pays notamment à Riyad (Royaume d’Arabie Saoudite), au Caire (Egypte) et à New-York (USA) ,pouvez-vous nous relater l’une de ces scènes?

M. S. B : Il y’a un fait qui m’a choquée et qui se retrouve dans le tome 1. A Riyad comme je l’explique dans l’œuvre, je venais d’avoir un bébé et je m’étais attachée les services d’une dame que je connaissais déjà à Abidjan .Elle quittait chaque jour le quartier des immigrés pour m’aider à donner le bain à mon Bébé .Un jour, elle me relate un fait divers qui se déroulait ce jour-là, celui d’une ivoirienne qui trouva la mort en pleine rue, sous une température de 55 degrés. Le corps est resté longtemps sur le bitume car les autorités recherchaient le Kafil1  de la défunte avant de procéder à l’enlèvement du corps. Son compagnon était dans la foule en larme, mais puisque dépourvu de papier, il ne pouvait pas se présenter. Il serait rapatrié dès le lendemain... C’est donc un jeune homme en situation régulière qui s’est présenté comme étant l’époux de la défunte et elle a pu être enterrée, au nom de ce bienfaiteur et c’est triste.

 C’est le lieu de préciser que c’est pratiquement impossible d’avoir les papiers pour les immigrés d’origine Africaine.

Et je me dis que rien ne peut justifier une présence dans une zone où vous n’êtes pas les bienvenus. Figurez-vous que les enfants de ces immigrants n’ont pas droit à la scolarité en Arabie Saoudite… Ce sont des situations qui révoltent et qui amènent à écrire quand vous avez la possibilité de le faire.

S.M : C’est vrai qu’il existe de nombreux Ivoiriens et Africains en situation irrégulière dans de nombreux pays, mais auparavant si les gens partaient de manière illégale, ils ne prenaient pas autant de risque. Que pensez-vous de ce nouveau phénomène, où les individus s’engouffrent dans des embarcations de fortunes et l’on déplore de nombreux décès ?

M. S. B : C’est en cela que je dis qu’il faut déclarer l’immigration clandestine : Pandémie continentale. Parce qu’aujourd’hui nous avons 22. 000 morts. Des enfants, des fils d’Afrique qui sont aujourd’hui au fond de la méditerranée et 22 000 morts je me dis que c’est encore approximatif, parce qu’on dit ‘‘illégale’’, donc on ne peut pas comptabiliser à la virgule près. Sans compter ceux qui sont tombés dans le désert. Ce drame est devenu continental, c’est une pandémie à laquelle il faut vraiment s’attaquer. Il y’a une sorte de désespoir, on dira qui ne s’explique pas, mais qui s’explique quelque part. Qui s’explique mais qui n’est pas insurmontable. Mais il faut que nos états fassent aujourd’hui front. Il faut sensibiliser, faire des spots, des pancartes géantes à travers les villes. Il faut faire comprendre aux gens que c’est possible de construire. Certains vont pour des plantations de pommes de terre, nous avons l’anacarde au nord. Je connais des gens qui sont au nord, avec la culture de l’anacarde ils viennent construire à Abidjan. Si certains y arrivent pourquoi pas nous ?

S.M : C’est vrai que les études montrent que ce sont les jeunes qui sont les candidats au départ et donc la plus part des messages de sensibilisations leurs sont adressées, mais ne pensez-vous pas qu’il faille s’adresser aussi aux parents ?

M. S. B : Le combat est à plusieurs niveaux. C’est vrai qu’il y’a des parents qui sont surpris par le départ de leurs progénitures, ils ne sont informés qu’à l’arrivée ou en cas de problème de leurs enfants. Mais il faut reconnaitre qu’il y va également de la responsabilité de certains  parents. Avec tous les recoupements de témoignages que nous avons eus. J’ai un exemple très simple : le cas d’une belle sœur qui décide de faire une tontine pour faire partir son fils, et lorsqu’elle a pris sa tontine, elle appelle son frère pour lui dire de compléter la somme afin de rendre possible le voyage. Il est rentré dans tous ses états. Cela veut dire que les parents sont impliqués, l’environnement aussi est impliqué. J’ai eu les échos d’une voyante qui jette les cauris. C’est elle qui est chargée de désigner les ‘’ bons jours de départs’’ ; il y’a aussi des religieux qui sont sollicités pour faire des prières et des bénédictions avant que les migrants n’embarquent. C’est donc vrai on doit cibler les parents. Le combat est multiforme, car aujourd’hui le dégât est tel qu’on ne peut plus se contenter d’une seule cible, on doit vraiment éparpiller les cibles pour que chacun à son niveau puisse agir.

S.M : Si on vous donnait la possibilité de lancer un cri de cœur, ce serait lequel et à l’endroit de qui ?

M. S. B : Mon premier cri de cœur va à l’encontre de nos gouvernants. Il faut le dire, l’instabilité de nos Etats, nos guerres incessantes pour le pouvoir n’est pas de nature à sécurité les enfants. On a envie d’aller où il y’a la sécurité, où il y’a la stabilité. Il faut qu’aujourd’hui les africains comprennent que, tant que nos états seront encore dans cette instabilité constante, ça va jeter les enfants sur les routes. Il faut également changer le programme de formation de nos enfants. Parce qu’il ne suffit pas de dire qu’ils que ‘‘ce sont des diplômés et ils ne trouvent pas de travail ’’. Mais est-ce que ces diplômes, sont en adéquation avec les offres sur le marché ? Il faut également et j’insiste, il faut faire de ces enfants, des entrepreneurs. Il faut mettre dans le système scolaire, dans la mentalité qu’après l’école, on ne va pas directement à la fonction publique. On a la possibilité d’être son proche chef, de créer sa petite entreprise. Parce que aucun pays ne peut résorber son chômage avec la fonction publique, c’est n’est pas possible. Et aucun gouvernement ne peut rester insensible à la question de l’emploi des jeunes. C’est comme se tirer une balle dans les pieds.

A l’endroit des jeunes, juste leur dire que ‘‘ l’argent en vitesse, ne fait pas le bonheur’’ …

Voilà quelques pistes de solutions.  

Kady TRAORE (Studio Mozaik).                                 

 

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